Osu !
Avenir du Japon et futur des relations nippo-coréennes (en 10 parties, la suite ici).
Une émission intéressante pouvant servir d’introduction originale aux relations entre ces deux pays. Je l’avais vue lors de sa diffusion en août 2010 (année du 100ème anniversaire de l’annexion de la Corée par le Japon) sur la NHK, je suis retombé dessus par hasard sur YouTube et, en la revoyant, je me suis dit que ce serait pas mal de poster deux ou trois choses dessus (surtout que l’année dernière j’avais raté le début !) en espérant que ça serve à mes collègues apprenants, ou n’importe qui d’autre d’ailleurs.
Il est vrai qu’à titre personnel la relation Japon-Corée m’intéresse beaucoup depuis quelques années, mais en plus de cet intérêt personnel, avec la très prévisible montée de la K-pop en Europe dans un public qui à l’origine avait d’abord et avant tout le Japon comme référence culturelle asiatique, je pense que se pencher sur le thème des relations nippo-coréennes est loin d’être une perte de temps pour nous.
Qu’a-t-on dans cette émission ?
On a un échange franc et ouvert entre des Coréens et des Japonais (20/30 ans en moyenne, que des citoyens ordinaires), des gens dont on peut sans problème penser qu’ils ne jouent aucun rôle. Alors oui, je suppose qu’il y a dû avoir en amont un travail de sélection des candidats, mais plus pour des questions de bon sens que de contrôle idéologique du débat : il faut quand même bien s’assurer de ne pas faire venir des gens qui soient de purs extrémistes ou des timorés incapables d’aligner 3 mots en public. D’aucuns pourront penser que les participants ne sont pas représentatifs de la « norme » des deux pays (si tant est qu’il y en ait une !), moi en tout cas je n’ai pas eu cette impression car même si dans l’ensemble ils sont effectivement réactifs et efficaces dans le débat (ce qui n’est pas vraiment le cas de tous les Japonais !), je pense que la nature même du programme exige un minimum de maturité intellectuelle pour faire une émission correcte (surtout qu’avec un budget NHK il doit y avoir un paquet d’argent investi !).
Le débat se déroule autour de plusieurs thèmes comme le perception qu’ils ont du pays de l’autre, des questions de société ou le très délicat problème de l’histoire (l’annexion de la Corée ou les femmes de réconfort sont encore d’énormes sources de tensions entre les deux pays). L’ensemble du débat est traduit simultanément dans les deux sens de manière à ce que même les unilingues s’y retrouvent quoiqu’il arrive.
Autre chose intéressante, pendant toute l’émission on a beaucoup d’enquêtes d’opinions et des sondages pour alimenter le débat. Un des résultats d’enquête qui a le plus étonné le Français que je suis : pour les Coréens les Japonais sont caractérisés par des valeurs d’individualisme (個人主義 こじんしゅぎ kojinshugi) et inversement pour la plupart des Japonais les Coréens sont perçus comme versant davantage dans le groupisme (集団主義 しゅうだんしゅぎ shûdanshugi). Voilà qui est assez rafraîchissant à entendre car si pour un Français l’expression « japonais individualistes » tutoie l’oxymore, dans le cadre des relations nippo-coréennes cette opposition est tout à fait pertinente. Et à l’inverse moi qui avais un peu tendance à percevoir les Coréens comme les « Français d’Asie » (prenez les mouvements sociaux par exemple, ils sont beaucoup plus violents en Corée qu’au Japon), apprendre que les Japonais perçoivent les Coréens comme « groupistes » me permet d’actualiser mes connaissances !
Autre résulat qui m’a surpris : selon les enquêtes faites par la NHK et la KBS (plus de 1400 Japonais et 1000 Coréens) le Japonais le plus connu des Coréens est ITÔ Hirobumi. Par ici si vous ne savez pas qui c’est.
Notons enfin la présence d’un panel d’experts (profs, actrice, réalisateur...), même s’il faut préciser que dans l’ensemble c’est très largement sur les échanges entre ippanjin 一般人 いっぱんじん (let’s say « citoyens ordinaires ») que l’accent est mis.
Voilà pour les quelques généralités.
« Clash »
Maintenant je vous présente les deux moments que l’on pourrait qualifier de points d’orgue. Ces deux moments se produisent pendant les échanges sur le thème de l’histoire (c’est pas vraiment une surprise...).
Le gros clash de l’émission a lieu entre SAI Yôichi et un jeune participant sur lequel j’ai fait quelques recherches ensuite (voir plus bas).
SAI Yôichi est un réalisateur « zainichi », un Coréen du Japon 2ème génération. Son film le plus connu est Blood and Bones (2004), avec Takeshi KITANO en tête d’affiche. Même si deux « b » se font écho dans le titre, il convient de préciser qu’il ne s’agit pas vraiment d’un film bisounours.
Le premier clash a donc eu lieu lorsque le jeune homme a présenté sa vision de l’annexion de la Corée par le Japon (d’ailleurs rien que les mots pour désigner cet événement font déjà problème : là où les Japonais parlent de heigô 併合 へいごう, signifiant « fusion » ou « incorporation », les Coréens emploient des termes d’une toute autre nature comme 일제 강점기 日帝强占期 ilje gangjeomgi soit « période d’occupation forcée par l’Empire Japonais ») : pour lui il s’agit d’une collaboration sans rien de négatif, d’une relation d’égal à égal ; il parle de hitotsu no kuni 一つの国 ひとつのくに (« un pays unique ») et de senyû 戦友 せんゆう (« compagnon d’armes »). Il est libre de voir les choses comme ça mais moi ça me paraît totalement irrecevable et limite effrayant de savoir qu’un jeune étudiant en histoire, issu d’une très bonne université, puisse tenir de pareils propos.
A cela SAI Yôichi répond, avec un niveau d’agressivité qui jusque là n’avait pas été atteint dans le débat (moi j’ajoute que cette agressivité me semble faire plus partie de son tempérament naturel qu’autre chose, en ce sens elle n’a pas à être confondue avec les propos qu’il tient) que même si liberté d’expression il y doit y avoir, quand une vision de l’histoire (歴史観 れきしかん rekishikan) est erronée le devoir d’un adulte est de la dénoncer.
Second gros moment de tension, peu après et dans la continuation du premier conflit : OGURA Gizô, coréanologue de l’Université de Kyôdai (je suivais ses cours radio de coréen sur la NHK), « clashe » cette fois avec SAI-kantoku (監督 かんとく kantoku : réalisateur) pour lui dire que même si elle est fausse, chacun a le droit d’avoir sa vision de l’histoire. SAI Yôichi a en effet dit au jeune homme「歴史を語る資格がない」れきしをかたるしかくがない rekishi o kataru shikaku ga nai (« vous n’avez pas la compétence / vous n’êtes pas qualifié pour parler d’histoire »), propos avec lesquels OGURA-sensei est en désaccord. Ca se tient, mais la Corée comme compagnon d’armes du Japon pendant la période coloniale, il y a de quoi avoir de sacrés doutes...
Remarque : en fouinant un peu sur le net j’ai trouvé un script de la séquence entière sur ce blog.
Jeune homme en question
Je suis plus tard tombé sur une émission où le jeune homme, FURUYA Tsunehira de son nom, intervenait sur une autre chaîne justement en réaction à l’émission dont il est question dans cet article. Je n’aime pas mettre les gens dans des cases mais bon là aussi il faut appeler un chat un chat : cette chaîne se situe bien à la droite dans l’échiquier politique.
En écoutant le gars je l’ai trouvé un peu plus posé et moins dogmatique que l’impression qu’il m’avait donnée, mais le fond de ses propos reste à mon sens en grande partie imbuvable. Il donne par contre quelques détails sur les coulisses de l’émission et les passages qui ont été coupés, il peut être intéressant d’approfondir ces choses-là car la NHK n’est sûrement pas un modèle de référence en terme d’objectivité.
Il y a quand même un moment où j’approuve à 100% le discours de FURUYA-kun (6ème vidéo, vers 3:50 à 4:50), dans le cadre d’une discussion sur le climat ultra-compétitif en Corée il explique que de la même manière que les jeunes japonais sont désormais conscients des mythes dont on les a abreuvés pendant toute leur jeunesse, à savoir que le bonheur c’est de sortir d’une grosse fac et de bosser dans une grosse boîte, les Coréens en pleine explosion économique feront un jour le même constat (et le taux de suicide très élevé en Corée est déjà très parlant sur ce sujet-là). Pour moi aussi l’importance de la recherche de nouveaux modèles de vie plus sains et moins dépendants des aléas de la vie économique me paraît absolument fondamentale, au Japon comme en France d’ailleurs.
Pour conclure
A l’évidence le noyau du problème se situe autour de l’histoire. Pour simplifier les choses, il ressort de cette émission qu’on a d’un côté des Japonais trop ignorants en histoire et d’un autre côté des Coréens dans un schéma trop unilatéral. A mon humble niveau (quelqu’un qui connaît beaucoup mieux le Japon que la Corée) j’abonde dans le sens d’un enseignement de l’histoire bien trop insuffisant au Japon et à ce propos les interventions du professeur d’histoire dans le secondaire me semblent corroborer cette idée, il parle en effet à deux reprises dans l’émission pour ne rien dire de plus que des généralités aboutissant d’ailleurs à une impasse : il n’y a pas de vérité absolue en histoire, tout est interprétable. Voilà qui est désespérément trop léger comme discours, vu à quel point l’éducation est fondamentale dans ce problème on est en droit d’exiger une réflexion bien plus approfondie de la part de ces personnages-clés que sont les enseignants d’histoire (surtout qu’un des sondages donne des chiffres ahurissants sur le nombre de Japonais ignorant que la Corée a été annexée par le Japon : moi si j’étais prof d’histoire je me sentirais extrêmement concerné !!).
J’ai bien aimé la conclusion d’OGURA-sensei, le contradicteur de SAI Yôichi, qui, sur un ton peut-être trop élogieux par rapport au monde occidental, explique que si l’Europe a vu le jour ce n’est pas que grâce au charbon, mais aussi parce qu’en amont des Descartes et des Kant ont réfléchi à des problèmes fondamentaux : qu’est-ce que l’Homme, qu’a-t-il d’universel, etc. Alors qu’il possède un niveau d’éducation très élevé, selon OGURA-sensei il manque au Japon ce travail de fond, cette réflexion sur ses propres valeurs, qui, ajoute-t-il, ne doit pas se faire uniquement en important des pensées venues d’Europe ou des Etats-Unis (OGURA-san mentionne l’Europe en premier car il est germaniste de formation. Je dis ça parce que n’importe quel autre japonais aurait mis les Etats-Unis en premier avec probablement rien ensuite...).
Voilà voilà. J’aurais encore pas mal de choses à dire mais je m’arrête ici avant de m’éparpiller dans tous les sens.
Pour conclure, malgré son principal défaut – à savoir être une émission imparfaite (ce qui ma foi n’est pas vraiment un défaut !) –, j’ai vraiment trouvé qu’on avait une quantité significative de honne talk 本音トーク(on va dire « discussions de fond ») sur des problèmes forts délicats, or ce n’est pas tous les jours que la télé japonaise prend autant de risques. A ce titre il me semble que cette émission mérite d’être signalée. Pas de miracles bien sûr, mais c’est toujours mieux quand le schmilblick avance, fusse d’un petit pas ! Je sais enfin que pour les débutants en japonais le visionnage de cette émission risque de poser pas mal de problèmes, mais ça vaut vraiment le coup d’essayer et je reste dispo sur le fofo si vous avez des questions.
Jérémy
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