Partager l'article ! Une langue venue d’ailleurs (A. Mizubayashi): M.MIZUBAYASHI est un universitaire que le grand public français n’aurait probablement jamais c ...
M.MIZUBAYASHI est un universitaire que le grand public français n’aurait probablement jamais connu s’il n’avait pas récemment publié son excellent ouvrage « Une langue venue d’ailleurs », livre dans lequel il aborde, sous une forme assez libre pleine de références autobiographiques et de réflexions diverses, le sujet de sa relation fusionnelle, épidermique avec le français. Je pense que la plupart des personnes ayant lu ce bouquin auront été surprises par l’étonnante cohérence d’une démarche – sa démarche – profondément singulière, presque incongrue (qu’est-ce le panurgisme estudiantin du Japon des années 60 et Mozart ont à voir avec l’apprentissage de notre langue?).
Pour ma part, j’ai eu la chance de lire son livre un peu différemment. Son endroit japonais devenant un envers pour moi (et vice-versa mon endroit français devenant son envers à lui), j’ai lu ce livre un peu comme on regarde le reflet d’une chose dans un miroir : la même chose, mais dans l’autre sens.
Ces mots réinstitués de toute leur force d’expression et mis religieusement les uns à la suite des autres pour mettre en texte notre discours intérieur ; ce retour à l’expérience première du monde en réapprenant un par un les mots pour le dire ; ces fautes de langue qui nous plongent dans le désarroi le plus total tant pour nous il s’agit d’un enjeu de poids ; cette source intarissable de joie qu’est l’apprentissage solitaire de la langue aimée ; l’addiction au plaisir de pouvoir exister dans la langue de l’autre ; tout cela, certes à des degrés moindres que chez M.Mizubayashi, j’en retrouve un équivalent chez moi, de sorte qu’en cours de lecture j’avais l’impression d’en apprendre plus sur moi-même que sur l’auteur parlant de lui et de son expérience. Un livre-microscope rendant visible ce qui échappe souvent à mon regard et ma conscience, un livre fertile lu avec le même point de vue que l’auteur, un livre que l’on souhaite immédiatement partager avec ses « semblables » (pas vrai Taka? ^^ ), un livre que ma petite sœur a été formidablement bien inspirée de m’offrir pour mon mariage !
Et pourtant, étrangement, si ce que je retiens de cette lecture est dans l’ensemble extrêmement positif, me faisant un peu l’avocat du diable, c’est paradoxalement à partir d’un angle d’attaque beaucoup plus critique que j’avais envie de poursuivre ma réflexion. En effet, je ne sais pas pourquoi, par moments, cet amour pour le français de M.Mizubayashi, pourtant si proche de mon amour pour le japonais, m’est apparu comme trop passionné, trop idéalisant, trop ardent. J’avais comme une envie de prendre mes distances, de ne pas me laisser consumer par quelque chose de finalement trop sélectif et potentiellement sujet à de grossières erreurs de jugement ou d’abusives généralisations : je ne peux en effet m’empêcher d’avoir par exemple des doutes sur ce tableau que M.Mizubayashi, sans nuance ni esprit critique (choses dont il n’arrête pourtant pas de faire l’éloge), fait de sa langue et des siens quand il était jeune, à savoir une langue japonaise présentée comme vidée de sa substance ainsi que des Japonais tous grégaires (voir liens plus bas). Même s’il y avait du vrai dans ces affirmations (et il doit y en avoir...), ces perceptions ne sont-elles pas que partielles et subjectives ?
Ainsi la conclusion personnelle que je tire de ce livre est la suivante : la langue aimée peut constituer une fin en soi quand, au-delà de considérations pratiques, elle répond à un réel besoin existentiel d’affirmation de soi (on pourrait appeler cela la « fonction philosophique » de la langue étrangère). Autour de moi je connais en effet beaucoup de personnes chez qui la langue étrangère n’est qu’un moyen, approche qui n’a rien de malsain mais que je n’ai jamais réussi à partager sans pour autant bien réussir à expliciter ma position. En plus d’une aide précieuse, la langue étrangère peut être un plaisir immense, j’irais même jusqu’à y voir une possible « passion raisonnable ». Mais cela dit, je reste tout à fait d’accord pour dire qu’il ne faut pas oublier que si la langue est un moyen de s’affirmer, elle n’est pas l’affirmation du soi. En ce sens même si le cheminement qui me mène à cette conclusion diffère de celui de bon nombre de mes camarades, en définitive je pense moi aussi qu’il est nécessaire de ne pas s’arrêter à sa langue de prédilection, je pense qu’elle doit être occasion de se dépasser à nouveau, je pense qu’il n’est guère de reconciliation avec le monde qui soit conditionnée par la seule pratique d’une langue supplémentaire. Comme l’explique le philosophe Vincent CESPEDES dans son livre « Mélangeons-nous », dont on peut trouver un très éclairant commentaire ici, il n’y a véritablement mélange que dans la mesure où, après la fusion, il y a un retour à soi et à ce que l’on était avant. Persister dans la fusion est vain, il faut savoir prendre ses distances avec tout, même avec ce qui nous fait le plus plaisir, or il m’a semblé par instants qu’il manquait peut-être un peu de cette distance critique dans cette adoration que M.Mizubayashi a pour le français (d’un certain français pourrait-on même dire, voire une certaine vision de la France : celle, reconnaissons-le, de la haute culture).
M.Mizubayashi n’est pas vraiment un xénophobe, loin s’en faut. Et pourtant, serait-il complètement déraisonnable de lui reprocher une certaine « xénophilie » qui, bien que partant d’une louable intention, échoue comme la xénophobie à créer un rapport sain et équilibré avec l’autre comme avec soi ? Aimer l’autre parce qu’il est différent. Voilà une question à laquelle je n’ai pas encore de bonne réponse et au sujet de laquelle il me faut vite procéder à un examen de conscience...
Je termine donc sur cette citation de Rousseau, dont M.Mizubayashi est un spécialiste (c’est moi qui souligne) :
« Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins. » (Jean-Jacques Rousseau, Émile, ou De l’éducation, Livre premier)
Jérémy
PS :
Si vous souhaitez en savoir plus sur Mizubayashi-sensei, vous pouvez essayer ces critiques élogieuses de son livre ici, ici ou ici.
Je vous recommande également l’écoute des 27 premières minutes de cette interview (France Culture) dans laquelle il parle, à chaud, de la catastrophe de mars (ironiquement il a quitté le Japon pour aller faire la promotion de son livre en France 3h avant le tremblement de terre).
Deux autres vidéos ici et ici. Thèmes abordés dans la première : apprentissage du français pour un Japonais et inverse, « agrammaticalité » et capacité d’improvisation japonaise vs rigueur systématique et contraintes du français, anecdote personnelle sur « Bonjour messieurs dames ! » et appelatifs (« ma bibiche », « mon amour », etc). La seconde vidéo tend à reprendre les sujets habituels dont il parle quand il fait la promotion de son livre.
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