Partager l'article ! Deux ou trois réflexions sur la « tatamisation ».: Suis-je tatamisé ? Cette question, on me l’a posée lors ...
Suis-je tatamisé ?
Cette question, on me l’a posée lors d’un entretien d’embauche il y a peu près un an.
J’avoue avoir été un peu choqué, frustré quand on me l’a posée, car si effectivement j’étais tatamisé, si finalement pendant toutes ces années je n’avais fait qu’employer mon temps et mon énergie à deux projets fous – idéaliser le Japon et tuer ce que j’ai de français en moi – je serais le dernier des idiots.
Evidemment, il n’y aurait pas eu de pire manière de répondre que de me contenter d’exprimer mon mécontentement face à cette question presque humiliante (d’autant plus agressive qu’on me l’avait posée en tout début d’entretien). Un défi m’était lancé, il fallait le relever. Car un entretien d’embauche c’est aussi cela, rendre des comptes sur soi, sur sa vie et les choix que l’on a faits, chose qui ne me déplaît pas forcément vu que dans tout ce que je fais d’à peu près important je suis autodidacte, donc condamné à être seul et unique juge de mes actes.
Etre tatamisé, surtout dans mon cas, c’est clairement une insulte. Comme je le disais plus haut, cela signifie deux choses : 1) s’efforcer totalement d’être japonais, 2) projet qui ne peut se réaliser sans tuer ce qui empêche d’être japonais, l’identité-obstacle dont il faut se débarrasser : sa francéité.
Pour moi, s’essayer à être japonais n’est pas une erreur. Par contre essayer totalement d’être japonais en est une, et une très grosse. Pourquoi ? Je pense que cela doit être mis en relation avec l’erreur fondamentale qui existe en filigrane dans ce concept de « tatamisation ».
Cette erreur peut s’exprimer simplement en ces termes : l’identité n’est pas rigide. L’identité est fluctuante par nature, elle n’est pas un bloc monolithique qui une fois formé ne peut plus accepter la moindre modification. L’identité n’est pas essentialisable, ou si elle l’est, elle n’a pour essence que celle de ne pas en avoir, celle d’être constamment en train de se renouveler, d’envisager de nouveaux possibles.
Ainsi, cette grille de lecture selon laquelle il faut tuer ce que l’on était avant pour devenir quelque chose de différent (il faut tuer ce que l’on a de français pour devenir japonais) est ontologiquement fausse, politiquement dangereuse. En d’autres termes, il n’y a tatamisation que pour celui qui croit en une identité immuable, une identité qui n’accepte pas les « s », une identité pour qui le meurtre, l’altericide est la seule modalité de la cohabitation avec ce qui n’est pas soi.
C’est en gros ce que j’ai répondu à mon examinateur (-trice). Quand il ou elle m’a posé sa question, un article sur Richard COLLASSE, auteur de La Trace (livre que je n’ai ni lu ni particulièrement envie de lire), m’est venu à l’esprit.
Dans son bureau, Collasse voit souvent défiler ce genre de personnage parfois brillants mais dépensant toute leur énergie à arracher leurs propres racines, se débattant pour se greffer un coeur japonais : « Dans notre jargon, on les appelle les tatamisés. Généralement, ils ne nous sont d'aucune utilité. Privés de leur culture occidentale, ils ne sont pas pour autant devenus Japonais. »
Cet article dans la tête, si ma mémoire est bonne j’ai répondu à mon examinateur (-trice) que lorsque l’on est expatrié dans un pays, il y avait en effet deux extrêmes : d’un côté celui qui a une attitude de colonisateur et qui va s’enfermer dans une posture arrogante et d’un autre côté celui qui va s’efforcer de devenir plus locaux que les locaux. Or moi, je fais de mon mieux pour ne surtout pas tomber dans un de ces extrêmes, je vise la voie du milieu.
Je ne sais pas trop quel effet a produit cette réponse (enfin si : je n’ai pas été pris !), mais quoiqu’il en soit, même si une année a passé, cet événement continue à me travailler. Mon examinateur (-trice) ne l’a peut-être pas fait exprès, mais la question qu’il ou elle m’a posée est absolument fondamentale.
Dans l’idée de « tatamisation », il y a donc une conception de l’humanité que je n’aime pas du tout, une conception qui a offert à cette même humanité ce que l’Occident a de moins glorieux : la colonisation par violence physique puis par assimilation en est un exemple.
Après bientôt 5 ans au Japon, ce qui numériquement n’est pas si long par rapport à d'autres, je pense être indubitablement devenu plus riche, plus complet et plus complexe. La pratique de deux langues, deux manières de concevoir le monde et les rapports entre êtres humains, c’est une sorte de schizophrénie heureuse : deux personnes dans la même tête vivant en paix l’une avec l’autre. Quand l’une prend le dessus, ce n’est pas dans le but de dominer et anéantir tout ce qui compose l’autre, mais c’est au contraire pour que le moment présent soit vécu avec le maximum d’adaptabilité. Le pouvoir n’est pas à se disputer mais à partager : quand je mange avec ma belle-famille je ne me comporte pas à la japonaise parce que ma francéité m’embarrasse, je le fais simplement parce que c’est la manière la plus efficace, la plus agréable et la moins coûteuse en énergie de tirer le meilleur de la situation dans laquelle je me trouve. Et pendant ce temps, ce que j’ai de français reste en moi, enraciné dans ce que j’ai de plus profond, immédiatement disponible si, en cours de repas, je reçois par exemple un appel de ma mère avec qui je communique en changeant de casquette. Ce n’est pas plus compliqué que ça. On passe de l’un à l’autre en fonction des circonstances et de ce que l’on connaît des deux, or dans mon cas il se trouve que ma connaissance des deux s’étale sur un spectre (anormalement ?) long du côté du pôle japonais.
Et, juste pour le plaisir d’étendre ce raisonnement, je ne suis pas que français et adaptable à ce contexte très particulier qu’est le Japon, je suis aussi un être humain, un garçon, un presque trentenaire, un mari pour ma femme, un fils pour mon père et ma mère, un père pour mes futurs enfants, un frère pour mon frère et ma soeur, un sempai pour mes kôhai, un kôhai pour mes sempai, un ami pour mes amis, un Occidental, un Nantais, etc. Nous sommes toujours plein de choses relatives à plein d’autres. Permettez-moi donc d’insister : l’identité n’est pas un bloc monolithique, elle est fluctuante. Quand on a compris cela, on peut laisser les tatamis tranquilles.
Comment ne pas tomber dans le piège de la tatamisation ? Je le mentionnais plus haut, il y a d’abord ce travail à effectuer en amont : comprendre la nature « spongieuse » de l’identité, s’approprier ce que le regretté Edouard GLISSANT appelait magnifiquement « l’identité-rhizome ». Ce travail effectué, deux autres éléments me semblent importants : la maîtrise de la langue et la pratique du quotidien. Je reviendrai sur ces deux points.
Il convient aussi d’insister sur le fait que l’expatriation sur le long terme, surtout quand celle-ci s’accompagne d’une forte implication dans la langue et la culture de l’autre, a évidemment d’importantes conséquences sur le développement de sa personnalité. Il serait complètement absurde de le nier. Ce qui est absurde par contre, c’est d’adopter systématiquement une attitude de doute et de suspicion face à celui qui a changé au contact d‘autrui. Il faut absolument faire une distinction claire entre les changements intervenus par « tatamisation » et ceux intervenus spontanément, comme simple résultat d’un mélange.
Si par exemple on qualifie de « tatamisés » les comportements japonais qui se sont greffés à mon être profond, on ne me reproche pas d’être trop japonais ou de manquer à mon obligation de francéité ; on me reproche d’être ce que je suis (devenu), et cela est injuste. L’autre n’est critiquable que dans ses fards, jamais dans sa nudité. Cela revient à reprocher à l’herbe d’être verte ou aux poissons de respirer avec leurs branchies.
Je suis loin d'avoir fait le tour du sujet, mais pour cette fois je terminerai sur cette belle image de la greffe. Elle me semble être la métaphore la plus appropriée pour qualifier ce que le japonais est pour moi : une minuscule branche que j’ai collée à l’arbre de mon être, une branche d’une autre espèce, une branche qui n’avait rien à faire ici. Ce n’est qu’avec le temps, et, surtout, que parce qu’il n’y avait pas d’incompatibilités fondamentales, que parce que la nature n’était en rien empêchée de faire son oeuvre, que la petite branche a pris dans le tout, qu’elle en a consommé la sève pour sa propre croissance, qu’à son tour elle aussi est devenu plus grande, puis très grande, puis nourricière et productrice de fruits, jusqu’à devenir une grosse branche, un tronc de mon être désormais transformé. Grâce à ce corps externe qui s’est noué et branché à moi, mon « Je » s’est enrichi en interne d’un « Nous ». Le processus n’est ni violent ni anti-naturel.
Greffons-nous plein de choses. Greffons-nous plein de suppléments de vie !
Jérémy
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