Bonjour !
Ca commence à faire un petit moment que je suis ce personnage...
Le journaliste en
question...
Ma vie au Japon, les deux ou trois personnes qui ont l’indulgence de lire ce
qu’il y a sur ce blog l’auront compris, c’est le contraire d’une recherche d’horizons exotiques pour fuir la morosité du connu : en m’exilant très loin, finalement je m’intéresse beaucoup
plus à ce que nous avons en commun, à retrouver ce qui fait que nous sommes les mêmes, plutôt qu’à m’extasier devant ce qui nous différencie (mais attention, il ne s’agit pas pour moi de
relativiser bêtement les différences au nom d’une « unité humaine » bisounoursante, je reste rigoureusement attaché à l’analyse et la compréhension de ce qui nous sépare).
Or ce qui m’aide dans ce travail, c’est la langue, cette langue qui entre
autres choses me sert à regarder les médias. Je les regarde, les comprends de mieux en mieux, et parfois, souvent maintenant, vibre avec eux. Au début, étant ignare en matière de pratiques
télévisuelles nipponnes, je n’étais pas très regardant sur les émissions que je voyais. En gros, à partir du moment où c’était en japonais, variétés débiles ou journal de la NHK, je prenais tout.
Avec le temps et en me familiarisant avec le PAJ (le PAF en japonais !), sélection naturelle oblige, j’ai commencé à faire le tri. Globalement, cela signifie qu’une très grosse partie de
tout ce qui est chijôha, mimpô terebi (chaînes publiques) est passé à la poubelle, sans autre forme de procès (la NHK
constitue une catégorie à part entière). Les émissions de variétés japonaises – soit dit en passant elles ne sont pas forcément aussi débiles que notre télé débile à nous qui ne vaut guère mieux
– pour vous donner une image, c’est comme essayer de remplir un verre percé : un débit passe, rien ne reste et à la fin tout est aussi vide qu’au début, avec toutefois cette sensation
désagréable de s’être fait envahi et violemment secoué dans tout son espace intérieur. On pourrait sans (trop) exagérer parler de viol psychique.
Mais pour filer la métaphore (pas celle du viol hein), il y a des émissions
qui remplissent nos verres, c’est celles-là que j’ai appris à repérer. Je sais que c’est éminemment subjectif (quoique...), mais il y a à ce propos une chaîne que j’aime
particulièrement : Asahi Newstar. Il y a d’autres bons programmes sur la télé japonaise publique et privée :
100ppun de meicho (je suis
archi fan, c’est entre autres grâce à cette émission que j’ai appris à mieux connaître FUKUZAWA Yukichi, le spécialiste en études bouddhiques SASAKI Shizuka ou encore le philosophe français Alain
(!) que ma femme lit maintenant !), purofesshonaru shigoto no
ryûgi (surtout à l’époque où le neurologue
MOGI Kenichirô était présentateur), Global Vision (sur History Channel, chaîne câblée, ma femme et moi adorons)... Mais dans cet article,
afin de ne pas m’éparpiller, je resterai sur un (ex-)présentateur de l’émission la plus populaire d’Asahi Newstar : UESUGI Takashi de
nyûsu no shinsô (litt. « les couches profondes de l’information », avec probablement un jeu de kanji sur le mot shinsô qui écrit avec d’autres caractères signifie aussi la vérité, les
faits), sorte de C dans l’air à la japonaise, avec en général seulement un(e) invité(e) et un(e) présentateur(-trice) différent(e) par jour de la semaine.
Eléments
biographiques
Uesugi-san est né en 1968 à Fukuoka, mais a vécu essentiellement à Tôkyô
(Shinjuku). Rien de bien extraordinaire à signaler au sujet de ses origines sociales (modestes, fils d’un salary man) ou son parcours scolaire (diplômé de la fac, département de
littérature anglaise, basta). Enfin si, ici (21:40 à 24:30) il affirme que son père était strict et imposait à ses enfants une règle
hallucinante : à 15 ans, vous quittez tous le foyer et gagnez votre vie par vous-mêmes (lui, l’aîné, son frère et sa sœur). Par conséquent, Uesugi-san est un type pour qui vivre
littéralement au jour le jour est tout ce qu’il y a de plus normal. Je ne veux pas faire de psychologie à deux balles, mais si c’est vraiment le cas, s’il ne bluffe pas sur cette histoire de
règle familiale, je pense que cet événement doit peser lourd dans son rapport au monde ainsi que la constitution de sa personnalité. On pourra aussi être surpris par l’incroyable détachement avec
lequel il narre cet épisode de sa vie...
En primaire, il disait vouloir devenir joueur de base-ball, et conscient du
caractère cliché de ce souhait, histoire de montrer qu’il pouvait avoir des aspirations plus sérieuses, il disait aussi vouloir être journaliste, mais sans vraiment savoir ce que ce mot
signifiait (influencé par une émission de télé japonaise dans laquelle un journaliste voyageait partout dans le monde, il pensait qu’être journaliste c’était cela ; voyager
partout !).
Il a travaillé à la NHK, mais sur sa page wikipedia japonaise (pas très
recommandable apparemment...), il est dit que la chaîne en question le percevait comme un employé de peu d’intérêt. Il quitte ce poste assez rapidement.
A 26 ans, il a travaillé comme assistant d’un poids lourd de la politique,
HATOYAMA Kunio, un des membres de la très puissante famille des Hatoyama (un autre Hatoyama, HATOYAMA Yukio a été le premier Premier Ministre du Japon lors du seikenkôtai, le passage en
septembre 2009 du parti libéral démocrate au parti démocrate, appelés respectivement jimintô et minshutô, le jimintô ayant dominé le Japon quasi non stop depuis la fin
de la Seconde Guerre Mondiale). Ce poste, il l’a occupé pendant 5 ans et je suppose qu’il n’a pas perdu son temps car quand il parle de politique, on sent qu’il connaît son sujet... Ce passage
dans le monde des politiques a dû aussi avoir ses avantages en matière de réseautage (les infos il faut bien les trouver quelque part).
Autre élément important, après le poste d’assistant, il a travaillé comme
journaliste au New York Times, à l’étranger. Il fait énormément référence à cette expérience quand il critique les (nombreuses) incohérences du journalisme japonais. Pour Uesugi-san le
journalisme japonais est complètement en décalage avec ce qui se fait ailleurs dans le monde.
Elément pas important (?), il adore le golf ; sur sa présentation
Twitter (je traduis en français) il est écrit « Voilà ce que je vise : le golf comme spécialité, la politique de temps en temps ». Moi
le golf je ne m’y intéresse pas du tout...
Actualité de
Uesugi-san
Jusqu’à maintenant, Uesugi-san était journaliste freelance. En plus de
nyûsu no shinsô, il intervenait à la radio, dans des magazines, etc. Etant un critique acerbe des médias traditionnels (kizon media, litt. « médias existants » ou
ôte media) et étant également rejeté par ces mêmes médias par ses prises de position, surtout celles après le 3.11, maintenant il intervient essentiellement dans les médias non
traditionnels : Twitter (son ordinateur portable qu’il a toujours sur lui et avec lequel il consulte les tsubuyaki (tweets) en live - avec ses lunettes qu’il a récemment
changées - est/sont sa trademark), les émissions sur Internet (nikoniko dôga, ustream et consorts, largement dépréciés et ignorés par les médias traditionnels) ou quelques
autres médias dans lesquels le vent de la liberté d’expression souffle avec un peu plus de force, c‘est-à-dire sans sponsors pour dire quoi dire, avec possibilité de mentionner directement et par
leurs noms d’autres émissions/personnages, sans ce jeu constant sur le pathos et les bas-instincts pour booster l’audimat, à l’abri des kisha club, les « clubs de
journalistes » (ici un article du Monde les critiquant vivement), etc.
Pour ma part, juste pour donner de petites illustrations, c’est par exemple
grâce à lui que, sans avoir de certitudes absolues bien sûr, j’ai radicalement changé de point de vue sur OZAWA Ichirô (diabolisé dans les
médias traditionnels), HORIE Takafumi (idem) ou encore sur l’affaire du Ministre HACHIRO ayant démissionné pour avoir parlé de
« shi no machi » (« ville de ma mort ») concernant Fukushima et, lors d’une visite de la centrale qui y a explosé, il aurait soit disant dit à un journaliste pour
plaisanter « je vais te filer de la radioactivité !».
Petite digression, j’ai trouvé fascinant de constater que même dans les
journaux français, les pseudo scandales autour du Ministre Hachiro ont été présentés sur la même tonalité que les médias traditionnels japonais. Exemples : cet article du Figaro ou un autre article du Monde ici. Dans cette
émission de nyûsu no shinsô, le Ministre en
question s’explique et les deux accusations sont présentées comme totalement fausses. Les arguments mis en avant sont les suivants pour la première accusation (le « shi no
machi ») : des expressions d’une nature similaire (comme « ghost town ») prononcées en public et par des hommes politiques ont été employées sans particulièrement
déclencher un tollé, beaucoup de personnes à Fukushima et hors Fukushima ont fait part de leur approbation par rapport à cette formulation et dans les médias traditionnels il n’a aucunement été
fait mention de ces voix soutenant ce Ministre qui, comme par hasard, élevait la sienne plus que les autres politiques au sujet du nucléaire... Pour la seconde accusation, le fameux
« hôshanô tukecchau zo ! », c’est bien simple, aucune preuve sonore n’a été fournie.
J’arrête ma digression.
S'apprêtant à quitter sa fonction de journaliste, il précisait il y a
peu qu’à partir de maintenant il se consacrera davantage à l’organisme dont il est à la tête, la jiyû hôdô kyôkai (Free Press Association of
Japan), avec des journalistes étrangers à
l’intérieur, aucun filtrage à l’entrée (les clubs de journalistes japonais, au Japon comme à l’international, refusent l’accès aux conférences de presse aux journalistes étrangers et aux
freelance !) et, excusez-moi du peu, cette FPAJ a à son actif une conférence de presse récente avec le Dalai-Lama ainsi que bien d'autres personnalités de tous bords (conférence de Sa
Sainteté visible ici). Au passage c’est toujours agréable et très rassurant de voir, par hasard, se
rejoindre des personnes pour qui on a beaucoup de respect...
Le Président et le Vice-président
de la FPAJ. Ce numéro 2 est Italien et s’appelle Pio d’Emilia (correspondant pour la presse italienne). Il intervient en japonais dans la vidéo que je présente en toute fin
d’article.
Je n’ai pas trop de détails mais je sais que dans le cadre de sa recherche
de nouvelles approches pour continuer son travail d’information, ces derniers temps il intervient plus souvent à l’étranger, dans des médias allemands en particulier.
Il va quitter la fonction de journaliste en protestation contre les
kisha club et la gestion calamiteuse de la crise du 3.11 par le gouvernement japonais et les mass médias (les reproches qu’il leur fait son très lourds, il parle par exemple de
« crime d’état »).
Son dernier coup : un « Uesugileaks », plus de 400 000 pages
de ofureko nôtsu, notes de conférences de presse jamais diffusées au public (tout est filtré par les kisha club) dans lequelles apparaissent au grand jour des pratiques et des
propos scandaleux. Plusieurs exemples ont déjà été donnés dans des éditions récentes du shûkanbunshû et du shûkan posuto, articles que j’ai lus avec attention, et si ce qu’il y
est dit est vrai, bah mes chers enfants c’est pas joli-joli...
Deux magazines dans lesquels Uesugi-san
s’échauffe pour son Uesugileaks...
Pourquoi parler de
Uesugi-san ?
Déjà, parce qu’il apporte un autre son de cloche. Asahi Newstar, c’est quand
même une chaîne dans laquelle on critique ouvertement les AKB 48 (fofo),
nyûsu no shinsô c’est une VRAIE émission de débat avec, le lundi, une présentatrice coréenne qui casse régulièrement le Japon en deux quand elle le juge nécessaire et
Uesugi-san c’est... quelqu’un qui a des couilles, les couilles d’être ce qu’il ne faut jamais être au Japon : le clou qui dépasse (d’ailleurs remarquez la quasi homophonie entre
Uesugi et desugi lol). Parce que vu ce qu’il dit, de la pression autour de lui il doit en avoir un paquet... Peut-être que Uesugi-san est en passe de ne plus pouvoir se faire
enfoncer, à ce sujet il explique souvent que le 3.11 a été l’occasion de mettre le doigt sur ce qui ne va pas au Japon, ainsi, comme pour le Printemps Arabe ou même dans une relative mesure comme
en Chine où le PCC a de plus en plus de mal à contenir la colère du peuple, certaines pratiques vont commencer à vraiment être difficiles à mettre en place pour manipuler la population.
Tout cela me fait venir à mon second point : les médias qui s’opposent
aux médias traditionnels (Twitter, chaînes sur Internet, Asahi Newstar, médias locaux, petites radios...) sont peut-être une véritable possibilité de contre-pouvoir et de réveil politique dans un
Japon à bien des niveaux sclérosé, où, comme l’a montré l’hystérie médiatique complètement injustifiée autour de l’affaire Ebizô il y a
quelque temps, le moins que l’on puisse dire est qu’on aime le Kabuki...
J’ai aussi l’impression que trop souvent le discours en Occident sur le
Japon tend à rapidement tourner au « nippodéclinisme » (on travaille trop, on fait pas d’enfant, on réfléchit pas...), avec en latence cette peur plus ou moins
consciente d’une modernité qui ne soit pas comme la nôtre. Même au Japon, il y a des personnes et des médias qui se battent pour plus de justice sociale et moins d’obscurantisme. Par
conséquent, entre les articles sur les robots dernier cri, les reportages sur les jardins de pierre et les sites sur les manga, il ne me semble pas superflu d’aborder ces sujets.
Le personnage est lui-même très intéressant. Physiquement, il a l’air assez
sérieux avec ses lunettes et ses petits yeux de fouine, mais quand on y regarde de plus près on lui trouve un côté juvénile, candide avec sa barbichette et son ordi qu’il ne quitte jamais. Sa
voix me fait penser à Arthur... Il peut être très drôle, voire franchement comique (à la fin de cette émission de radio, il fait ses au revoirs au journalisme en imitant la voix de Mickey...).
J’apprécie aussi beaucoup son sens de l’ironie. Dans une excellente émission de nyûsu no shinsô en compagnie d’un spécialiste de la Corée du Nord (Pak
To-Jin, j’envisage d’ailleurs de traduire dans les jours qui viennent un article de ce personnage sur les écoles coréennes au Japon), il ouvre la discussion sur le décès de Kim Jong-Il en disant
que tous les golfeurs ont gagné une place au classement mondial (détails) !
Il est d’un naturel calme, mais est très bien pourvu en combativité. A une
reprise il s’est montré d’une incroyable agressivité ; dans cette vidéo par exemple (on dirait un yakuza) où il pète un câble contre un journaliste du
Yomiuri Shimbun (un journaliste des kisha club) qui lui a pourri une conférence de presse de la sus-citée Free Press Association of
Japan, avec OZAWA Ichirô en invité.
Enfin, il ne donne pratiquement pas de détails sur sa vie privée. Vu à quel
point il est prolifique je suppose qu’il ne doit pas en avoir beaucoup. Ou alors il se protège? Etant donné la pugnacité avec laquelle il s’acharne sur des sujets tabous ou
complètement laissés de côté, ce ne serait pas étonnant. Dès qu’on lui pose des questions personnelles, lui qui sait si bien confondre les autres a l’art de se transformer en savonnette... Ses
prévisions pour sa vie affective (ici vers 5:10, répondant à la question « Vous comptez vous
marier ? ») : « Faudrait déjà que je fasse quelque chose pour mon dépucelage ! ».
Simple agitateur opportuniste et plein d’ambition ou journaliste courageux
et efficace, je ne sais pas si j’ai raison de m’intéresser à son travail, mais ce qui est sûr est que j’ai beaucoup appris et continue à apprendre en l’observant. La plupart des
personnes ayant des frontières communes avec la planète Uesugi sont également très éclairantes.
Je tâcherai de revenir sur d’autres personnages ou émissions qui m’ont
marqué (en attendant, une émission d’Asahi Newstar ici, avec un des correspondants au Japon du Monde, P. Mesmer).
Bye for now.
Jérémy
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